JACOB OUEDRAOGO, AMBASSADEUR DU BURKINA FASO AU SENEGAL : « Les terroristes cherchent à fragiliser l’entente entre les populations »

JACOB OUEDRAOGO, AMBASSADEUR DU BURKINA FASO AU SENEGAL : « Les terroristes cherchent à fragiliser l’entente entre les populations »

Jacob Ouedraogo, ambassadeur du Burkina Faso au Sénégal estime que les terroristes cherchent à fragiliser l’entente entre les populations de son pays à travers les attaques qu’ils mènent. Selon lui, c’est pour cette raison que le président Roch Marc Kaboré a décrété l’Etat d’urgence pour faire face. Dans cet entretien, le diplomate salue la coopération entre Dakar et Ouagadougou notamment dans les domaines de la sécurité et de l’économie.

Excellence, comment se portent les relations entre le Sénégal et le Burkina Faso ?

Je me réjouis de l’excellence des relations d’amitié et de coopération qui unissent nos deux pays. Le Burkina Faso et le Sénégal sont des pays amis. Ce sont des pays frères qui entretiennent des relations séculaires d’amitié et de fraternité. Ils partagent les mêmes valeurs culturelles et les mêmes traditions et les mêmes espaces communautaires tels la Cedeao et l’Uemoa. Bien avant la colonisation, les peuples étaient les mêmes. Ils étaient unis par des liens de sang. A ce titre, nos deux Etats ont décidé d’entretenir des relations très fortes. Il y a un accord cadre général qui a été signé entre les deux Etats. Ce cadre comporte un certain nombre de conventions et de protocoles couvrant beaucoup de domaines.

Lesquels ?

La visite du président Roch Marc Kaboré, en octobre 2017, a été l’occasion de procéder à la signature d’un certain nombre d’accords de coopération couvrant  les domaines de la justice, de l’éducation et de la sécurité. Au titre de l’Education, le Burkina Faso comme d’autres pays ont eu leurs cadres formés à Dakar et cela se poursuit avec la présence d’au moins un millier d’étudiants Burkinabè au Sénégal. Il y a un autre accord qui couvre le domaine de la sécurité notamment le partage d’informations et d’expériences. Une vingtaine d’accords ont été également soumis par la partie burkinabé au Sénégal. Ces projets d’accords sont en examen. Je suis certain que lors de la prochaine réunion de la grande commission mixte de coopération, nous pourrons voir l’examen et l’adoption de ces accords. Nous avons privilégié l’échange d’expériences et de bonnes pratiques. Régulièrement, des missions vont dans l’un ou l’autre pays pour s’inspirer de l’expérience menée avec réussite. Il y a par exemple la Commission électorale nationale indépendante qui a séjourné à Dakar pour s’inspirer de l’expérience de la partie sénégalaise. Il y a également le ministère de la fonction  publique qui a récemment envoyé une délégation pour s’inspirer de l’œuvre de modernisation de l’administration publique. Nous avons aussi des inspecteurs, des magistrats, des éléments des forces armées qui viennent régulièrement à Dakar pour s’imprégner des bonnes pratiques et partager l’expérience burkinabè dans leurs domaines de compétence. Nous pouvons donc saluer ce climat de confiance et d’estime mutuelle entre nos deux pays. Nos deux chefs d’Etat ont des concertations permanentes. Nous notons une convergence de vue sur l’ensemble des préoccupations internationales. Nos deux gouvernements se concertent de façon permanente. Nous avons aussi des activités phares au Burkina Faso comme le Fespaco et le Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou (SIAO). Ce sont des rendez-vous qui ont toujours été honorés par l’Etat sénégalais. Il y a bien d’autres activités qui sont menées ici. Tout dernièrement c’est la Fidak qui a enregistré la participation du Burkina Faso. Les deux pays partagent des rendez-vous et des agendas d’importance. Nous mettons un point d’honneur à ce que cet intérêt soit accru au bénéfice de nos deux pays.

Qu’est ce qui est fait pour renforcer les relations économiques ?

Le Burkina Faso et le Sénégal ont d’énormes potentialités de coopération sur le plan économique et commercial. Nous avons en perspectives des échanges commerciaux communs qui seront renforcés. Déjà, nous avons des relations privilégiées entre nos deux chambres de commerce. Une délégation de la chambre de commerce du Burkina Faso était récemment à Dakar. Nous avons été honorés par le gouvernement du Sénégal qui a mis à la disposition du Burkina Faso un espace portuaire pour pouvoir recevoir des marchandises et mener des transactions avec les opérateurs économiques du Burkina Faso. Beaucoup de Burkinabé viennent aussi à Dakar avec beaucoup de petits ruminants lors de la foire internationale de l’agriculture et des ressources animales (Fiara). Les agences spécialisées en matière d’import et d’export, travaillent d’arrache-pied pour accroitre les exportations sénégalaises en destination  du Burkina Faso. Nous avons pour ambition de réaliser cette année des journées économiques et commerciales. Nous espérons tenir ces journées en marge de la grande commission mixte. Ce sera je l’espère une opportunité pour les acteurs du monde des affaires de se côtoyer et de conclure des opportunités intéressantes pour  nos deux pays et nos deux peuples. Je signale du reste l’existence d’une association d’opérateurs économiques et d’incubateurs burkinabè au Sénégal que j’encourage fortement.

Qu’est ce qui caractérise la coopération dans le domaine de la sécurité ?

Nous avons des préoccupations communes sur le plan de la sécurité. Les pays du G 5 Sahel font l’objet d’attaques et le Burkina Faso est fortement secoué par les menaces terroristes. En octobre 2017, il y a eu un accord de coopération qui régit le secteur de la sécurité. Nous travaillons à renforcer ce domaine, parce que nous avons des expériences à partager. Le Sénégal a réalisé ce que je qualifie de miracle. Il n’y a pas d’attaques terroristes signalées. Il y a de bonnes pratiques qu’il faut capitaliser et partager.

Est ce que ces rapports sur le plan sécuritaire ne sont pas affaiblis par le fait que le Sénégal ne soit pas membre du G5 Sahel ?

Le Sénégal n’est pas membre du G5 formellement, mais il n’en demeure pas moins que c’est un acteur important dans notre région en matière de prévention et de lutte contre les forces du mal. J’en veux pour preuve le récent sommet sur la paix et la sécurité que Dakar a réussi à organiser en novembre et qui a vu la participation d’un certain nombre d’acteurs internationaux dans le domaine.

 Le fait que le Sénégal ne soit pas un membre du G5 Sahel ne doit pas constituer un handicap majeur dans la collaboration des forces en présence. Il y a des passerelles qui peuvent exister de sorte que le Sénégal puisse jouer sa partition dans la lutte globale envisagée contre le terrorisme qui secoue nos pays sahéliens.

Les différentes communautés ont toujours cohabité dans la paix. Comment expliquez-vous les violences intercommunautaires notées au Burkina Faso ?

C’est dommage que le pays soit l’objet d’attaques récurrentes de la part des forces du mal qui s’en prennent aux forces de défense et de sécurité et aux symboles de l’Etat pour on ne sait quelle raison. Ce qui est énigmatique est que la plupart de ces attaques ne sont pas revendiquées comme il en est de tradition en dehors de quelques unes qui sont revendiquées par un groupe dirigé par Iyad Ag Ghali. Les Burkinabé s’interrogent sur le sens de ces attaques qui ont peut-être pour objet de déstabiliser le pays. C’est vraiment une préoccupation. L’essentiel c’est de s’organiser à l’intérieur du pays pour faire face à ces menaces. Les forces de défense et de sécurité travaillent d’arrache-pied pour endiguer le phénomène, malheureusement, il est en train de prendre  des proportions.

Au départ, c’était la zone sahélienne qui était ciblée, mais maintenant le péril s’est étendu sur beaucoup de régions à telle enseigne que le gouvernement a décrété récemment l’Etat d’urgence pour y faire face. Le plus grave danger est que les attaques occasionnent aussi des conflits intercommunautaires comme ceux du 02 janvier dernier qui a occasionné la perte d’une cinquantaine de personnes. C’est une grave préoccupation, parce que ça porte atteinte à l’unité même du pays. Le chef de l’Etat a donné le ton pour que plus jamais ces dérives ne soient constatées. Nous comptons beaucoup sur nos forces intérieures, la résilience du peuple pour faire face, mais également sur la communauté internationale, parce que la menace n’est pas seulement à l’intérieur du Burkina Faso. Des attaques ont été aussi perpétrées dans des pays voisins. C’est donc dans la concertation et la mutualisation des efforts que nous pouvons faire face à ce péril, de façon efficace.

Voulez-vous dire qu’il y a un lien entre les violences communautaires et le terrorisme ?

Le drame qui a été signalée récemment fait suite à une attaque terroriste. Les terroristes ont abattu un chef de village et cinq membres de sa famille. Par déduction, la population a dirigé son regard sur une ethnie qu’elle a accusé d’être complice des terroristes.

A partir de cela, des représailles ont été exercées de façon aveugle et cruelle.  Je pense que c’est un piège tendu par les terroristes. Il faudrait faire en sorte que les attaques terroristes ne soient pas aggravées par des conflits intercommunautaires. Ce qui est recherché dans ces attaques c’est la fragilisation de l’Etat et l’unité nationale. Ces terroristes cherchent ainsi à fragiliser l’entente entre les populations pour créer le chaos afin de pouvoir s’installer. C’est pourquoi, la Sécurité constitue une priorité de nos politiques publiques.

Le récent forum sur la paix et la sécurité de Dakar a fait un lien entre le terrorisme et la pauvreté. Qu’en pensez-vous ?

C’est une approche qui est tout à fait comprise par le Burkina Faso. C’est pourquoi il y a deux ans, le Programme d’urgence pour le Sahel a été lancé. C’est un programme d’envergure qui concerne les secteurs de l’éduction, de la santé et des infrastructures pour créer les conditions d’un développement harmonieux et intégré de cette zone. Mais malheureusement, avec l’intensification des attaques terroristes, nous déplorons une remise en cause de cette dynamique de développement. La menace terroriste profite de la fragilité sur le plan économique des régions.

C’est pourquoi nous saluons l’approche du G5 Sahel qui ne fait pas que la lutte armée. Le G 5 Sahel intègre la dimension développement en mettant en place une quarantaine de projets qui ont reçu des promesses de financements lors du dernier sommet du G5 Sahel tenu à Nouakchott en novembre.

Le président KABORE réaffirme souvent son attachement à l’indépendance de la justice. Traduit-il cela sur le terrain ?

Au Burkina Faso, on peut affirmer aujourd’hui que la justice est indépendante. C’est un credo porté par le chef de l’Etat depuis son accession au pouvoir. Des mesures efficaces ont été prises dans ce sens. Le président de la République ne préside pas le Conseil supérieur de la magistrature. Il en est de même pour le ministre de la justice qui n’est plus le vice président de ce conseil. Le chef de l’Etat veille à ce que des dispositions de rémunérations particulières soient prises  en faveur des magistrats. Ceux-ci bénéficient d’une rémunération particulière comme élément de motivation en vue d’assurer leur indépendance. C’est ce Conseil supérieur qui veille sur la carrière des magistrats. Il n’y a aucune influence exercée par l’exécutif sur le système judiciaire.

Est ce que le gouvernement intervient dans les dossiers des anciens putschistes ?

Le procès du putsch de septembre 2015 est en cours actuellement devant le tribunal militaire. Il n’y a aucune interférence possible entre l’exécutif et le judiciaire. Les juges examinent en toute liberté et en toute indépendance, les dossiers. De par le passé, c’était le ministre de la justice qui avait l’initiative de la poursuite devant ce tribunal militaire. Aujourd’hui, avec la réforme, c’est le procureur militaire qui a l’initiative de la poursuite. L’exécutif est complètement déconnecté des dossiers sur le plan judiciaire.

Qu’est ce qui est fait pour renforcer la démocratie ?

Le peuple burkinabè a lui-même conquis la démocratie en payant parfois un lourd tribut. Nous avons vécu une période insurrectionnelle au cours de laquelle les populations ont affirmé leur désir de voir respectés les règles de la démocratie. Des réformes ont été introduites pour avoir un équilibre des pouvoirs. Nous avons un projet de Constitution qui sera probablement adopté au courant de cette année 2019. Cette Constitution va renforcer l’équilibre des pouvoirs afin que le socle de la démocratie soit une réalité. Il y a également la tenue régulière des consultations électorales et l’existence d’une commission électorale indépendante qui jouit de toute l’indépendance nécessaire pour organiser les élections.  Avec l’adoption de la nouvelle Constitution, nous allons encore renforcer la démocratie et la paix sociale. C’est le prix à payer pour que ce vent de liberté qui souffle au Burkina soit mis à profit pour l’épanouissement de notre peuple. Je déplore toutefois l’incivisme et les revendications qui mêmes légitimes doivent tenir compte de l’intérêt général.  De par le passé, les gens ne pouvaient pas se le permettre. Aujourd’hui, il y a beaucoup de grèves et des revendications pour lesquelles le gouvernement s’attèle à trouver des solutions.

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