LESLIE VARENNE, SPÉCIALISTE DE L’AFRIQUE : «Le tout sécuritaire ne peut pas gagner la lutte contre le terrorisme»

Directrice de l’Institut de veille et d’études sur les relations internationales (Averis), Leslie Varenne a été journaliste d’investigation pendant 20 ans. Elle est une spécialiste de l’Afrique. Analysant la situation dans le Sahel, Mme Varenne, estime que la lutte contre le terrorisme ne peut se gagner uniquement par le tout sécuritaire. Elle recommande aussi de tarir le vivier de recrutement pour vaincre les djihadistes.  

Quelle analyse faîtes-vous de la situation sécuritaire dans le Sahel, particulièrement dans la fameuse zone des Trois frontières, dans le Liptako-Gourma ?

La situation sécuritaire dans la zone dite des Trois frontières continue de se dégrader et ce malgré tous les efforts réalisés. En effet, lors du sommet de Pau en janvier 2020, les Chefs d’État sahéliens et le Président français avaient décidé que leLiptako-Gourma serait une priorité de la lutte antiterroriste. C’est donc dans cette zone que se concentrent toutes les forces armées : Barkhane, la force du G5 Sahel, Takuba, la nouvelle structure des forces spéciales européennes qui, pour l’instant, n’agit que sur la partie du territoire malien, quelques effectifs des armées nationales et depuis avril 2021 le contingent de 1.200 soldats tchadiens. Pourtant, toutes ces forces réunies n’arrivent pas à garantir la sécurité des populations qui sont toujours confrontées à de multiples menaces liées à la fois aux groupes djihadistes et au banditisme. Ce qui démontre combien la seule logique sécuritaire ne donne pas de résultats probants. De nombreuses victoires tactiques ont, certes, été obtenues et l’État islamique dans le Grand Sahara (Eigs) qui sévit sur ce territoire a semblé très affaibli, mais depuis mars 2021, ce groupe a retrouvé des forces et s’est réimplanté durablement dans la zone.

Il semble que beaucoup de moyens aient été déployés par les États de la zone pour faire face. Quel est le nœud du problème selon vous ?

Il n’y a pas un nœud, mais un enchevêtrement de nœuds. Les plus importants sont l’absence de l’État et l’abandon des services publics (écoles, santé, éducation) dans les zones rurales. Les populations sont donc livrées à elles-mêmes, les Étatsétant incapables de garantir la sécurité de leurs concitoyens. Malgré tous les efforts faits à la fois dans l’équipement et dans la formation des armées nationales, celles-ci restentimpuissantes. Certes, il y a des problèmes structurels de gouvernance, de relations humaines, de renseignements, néanmoins il ne faut pas oublier qu’aucune force militaire, même la plus imposante du monde, n’a jamais gagné de guerre asymétrique. Le départ des forces américaines d’Afghanistan, qui a lieu en ce moment, est le symbole même de cet échec patent.

En face, les groupes djihadistes sahéliens arrivent avec dans leurs bagages assez d’argent pour payer leurs éléments, les nourrir, les habiller, les équiper en armes et en véhicules. Ils recrutent à tour de bras une jeunesse démunie qui n’a plus aucun espoir dans une vie meilleure. Il faut différencier les groupes radicaux, l’État islamique dans le grand Sahel (Eigs) n’a pas la même politique que leGroupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim, acronyme en arabe) dirigé par Iyad Ghali. Le premier agit sur la terreur qu’il impose aux populations. Il est responsable de terribles massacres de civils au Niger. Le second tient à gagner la bataille des cœurs. Cependant,depuis 2012, les deux groupes ont beaucoup appris de leurs erreurs. Ils ont une bonne connaissance du terrain et de la sociologie. Ils savent instrumentaliser toutes les failles sociales, politiques et ethniques. Ils rendent une justice parfois plus juste que celle des États(avec des juges parfois corrompus). Ils règlent les conflits dans les zones rurales, etc.

C’est dans ce contexte que la France a annoncé la fin de l’opération Barkhane démarrée en 2013. Peut-on parler d’échec de cette initiative ?

L’enlisement de Barkhane est presque inscrit dans son Adn. Cetteforce a été mise en place non pas en fonction des menaces, mais pour regrouper toutes les bases françaises qui opéraient dans les cinq pays du G5 Sahel (Tchad, Mauritanie, Burkina Faso, Mali, Niger). Cependant, dans l’intention des stratèges qui ont créé cette opération,il n’était pas question de s’implanter durablement. Il s’agissait avant tout de passer rapidement le flambeau à la Minusma, aux armées nationales et à la force G5 Sahel. Cela s’est révélé impossible. Il n’y a eu aucune porte de sortie, la situation se dégradant continuellement dans toute la zone sahélienne.

Quel commentaire faites-vous de la décision de la France de reprendre sa coopération militaire avec le Mali après une suspension de quelques jours ? Paris voulait-elle mettre la pression sur la junte ?

La France n’avait pas d’autres choix que de reprendre sa coopération militaire. Les dirigeants français aiment à répéter que l’armée française est au Mali à la demande des autorités de Bamako. Il était donc très difficile pour Paris d’arrêter de collaborer avec les Fama (Forces armées maliennes). En réalité, Barkhane n’a pas vraiment arrêté, même si cela s’est fait très discrètement. Cette reprise intervient après que Paris a envoyé deux émissaires, Franck Paris et l’amiral Jean-Philippe Roland, une manière de mettre les formes pour mettre fin à cette suspension qui n’était plus tenable. De plus, à la veille d’un sommet extraordinaire du G5 Sahel et de ses partenaires qui aura lieu à Ndjamena le 9 juillet, il était plus qu’urgent d’apaiser les tensions. 

Est-il pertinent de faire un lien entre la fin de l’opération Barkhane et le double coup d’État au Mali ?

Oui et non… Oui, parce que le Président français a saisi cette opportunité pour annoncer la fin de cette opération. Non, parce qu’à l’approche de l’élection présidentielle de 2022, Emmanuel Macron avait déjà prévu de remanier le dispositif et notamment de réduire les effectifs de Barkhane. Je pense qu’il souhaitait l’annoncer après avoir obtenu des victoires, mais celles-ci ne se sont pas présentées et il ne pouvait attendre plus longtemps…

Pensez-vous que les armées des pays du G5 Sahel peuvent à elles seules faire face ?

Non, pour toutes les raisons précitées, mais également parce que cette guerre ne peut se gagner uniquement par le tout sécuritaire, il faut nécessairement des réponses politiques. Ces réponses passent notamment par des accords de cessez-le-feu locaux afin que les États puissent se redéployer en zones rurales et réoccuper le terrain qu’ils ont perdu.

La solution peut-elle passer par l’opération Takuba ?

L’opération Takuba a été enfantée dans la douleur, au final, même si une dizaine de pays européens ont fini par intégrer cette task force, elle reste sous-dimensionnée, environ 600 hommes. Dans le meilleur des cas, cette unité pourrait obtenir des succès tactiques et ponctuels, mais sur le moyen et long terme, il paraît difficile d’envisager qu’ellepuisse changer le rapport de force et la nature du conflit. Cette task force n’est qu’un outil de plus dans la logique du tout-sécuritaire en œuvre depuis 2013, une logique qui a montré ses limites.

 Pensez-vous que les Occidentaux sont à l’abri si on sait que beaucoup d’attentats perpétrés en Europe ont été planifiés depuis la Syrie ?

Il ne faut jamais dire jamais, d’autant qu’en ce début de 21ème siècle, il est de plus en plus difficile de faire des prévisions, même à très court terme. Cependant, tous les observateurs du Sahel s’accordent à reconnaître que ce danger est largement surévalué. Les groupes djihadistes sahéliens sont avant tout une menace pour l’Afrique de l’Ouest. Il faut néanmoins surveiller de près les mercenaires étrangers, qu’ils soient Syriens, Soudanais, etc. qui s’apprêtent à quitter les milices libyennes après la signature des accords de paix. Une arrivée massive d’étrangers dans la bande sahélo-saharienne pourrait éventuellement changer la donne, mais encore une fois, c’est avant tout un danger pour le Sahel et les pays du Golfe de Guinée.

Pensez-vous que le Sénégal, pays sahélien non membre du G5 Sahel, a un rôle à jouer… 

Il est nécessaire d’être très prudent. La lutte contre le terrorisme produit plus d’effets pervers qu’elle n’obtient de résultats. D’une part, lorsqu’un pays s’engage dans ce combat, il devient de facto une cible pour les groupes armés. D’autre part, les dirigeants ont souvent tendance à instrumentaliser la lutte antiterroriste à des fins politiques. LesÉtats entrent ainsi dans une spirale dont ils ne savent plus comment sortir. En prime, au nom de cette lutte, les citoyens perdent des libertés publiques chèrement acquises.

 Que doivent faire les pays du Sahel et leurs partenaires pour lutter efficacement contre le terrorisme ?

Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut absolument tarir le vivier de recrutement. Pour cela, il n’y a pas d’autre solution que redonner à la jeunesse sahélienne les moyens de vivre de son travail. – Au passage, il paraît important de noter que les djihadistes sahéliens sont de plus en plus jeunes. Après le massacre de Solhan qui a eu lieu le 5 juin au Burkina Faso et qui a fait 160 morts, les autorités burkinabè ont déclaré que les assaillants avaient entre 12 et 14 ans ! –  Je n’aime pas utiliser le terme de «développement» parce que cela sous-entend «aide extérieure» qui correspond le plus souvent à la vision des bailleurs et non aux réalités locales. Les solutions sont avant tout dans les mains des Africains de l’Ouest et de leurs dirigeants qui doivent absolument prendre à bras-le-corps les nombreux problèmes de la ruralité. C’est un immense chantier, tant les difficultés et les défis sont nombreux, mais avec une vraie volonté politique, ce n’est pas irréalisable. Au Mali, j’ai rencontré des élus locaux, des chefs de village, des agriculteurs qui bouillonnaient d’idées, qui étaient porteurs de solutions innovantes. Il y a tant de possibilités, tant de gens de terrain qui ont envie de sortir leur pays de l’ornière et à qui personne ne donne ni la parole ni les moyens. Quant aux partenaires, s’ils souhaitent vraiment aider, ils doivent avoir une compréhension plus fine du terrain et éviter de répliquer des programmes institutionnels qui ne fonctionnent jamais.

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