ANCIEN MINISTRE SOUS SENGHOR ET CADRE CASAMANÇAIS : Émile Badiane, un monument du Sénégal

Jusqu’à sa mort, en 1972, Émile Badiane était un acteur clé ayant apporté une pierre à la construction citoyenne de la jeune Nation sénégalaise. Ce fidèle allié du Bloc démocratique sénégalais (Bds) de Senghor était un acteur politique endurant, combatif, redoutable, qui  a su, avec habilité, imposer une bipolarisation de l’arène politique dans le sud autrefois dominé par la Sfio de Lamine Guèye.

BIGNONA– En décrivant le sens de sa signature, telle qu’un chemin de fer qu’il avait rêvé pour sa Casamance natale, Émile Badiane venait encore d’affirmer son engagement à œuvrer pour un développement de sa région. Un développement matérialisé par un Sénégal desservi par une voie ferrée du nord au sud, de l’est à l’ouest. Brillant intellectuel, Émile Badiane était l’un des premiers leaders politiques du département de Bignona qui savait tirer son épingle du jeu. Cet enseignant rompu à la tâche est née en 1915 à Tendième, dans le département de Bignona, d’une mère ménagère  et d’un père  très engagé dans la sphère de l’église catholique  coloniale. Il s’illustra  parmi les jeunes de sa génération en obtenant d’excellents résultats scolaires, en dépit du « véritable calvaire l’obligeant, tous les jours, matin et soir, à faire le trajet Tendième-Bignona pieds nus », raconte  Atab Bodian, consultant international en aviation civile à la retraite. 

Le formateur

Conscient que le devenir de son pays dépend sans doute de la formation des concitoyens, il misa tôt sur l’éducation et la formation : deux secteurs incontournables pour la mutation « d’une société aussi traditionnelle que la nôtre », disait-il lors de la cérémonie de pose de première pierre de l’École nationale des cadres ruraux de Bambey en 1963. Donc, une telle vision était un secret de polichinelle puisse qu’en juin 1935, alors major de sa promotion à l’École normale William Ponty, établie, à l’époque, sur l’Île de Gorée avant sa délocalisation à Sébikotane, en 1937, Émile Badiane choisit d’enseigner dans les régions de la périphérie afin de contribuer à la formation des futurs élites du pays. Il prit service dans la région du fleuve, l’actuel Podor, avant de sillonner une partie de la Casamance naturelle : Baïla, Djianaki, Balingore, Bessire. Émile gravit les échelons en devenant chargé d’enseignement, puis Directeur au Cours normal de Sédhiou à l’issue d’un stage à l’école primaire supérieure Blanchot de Saint-Louis en 1947. Cette même fonction de Directeur qu’il a occupée durant sept ans à l’école primaire de Nyassia jusqu’en 1958 est restée indélébile dans l’esprit de Saliou Cissé, ancien représentant du Sénégal au Conseil de sécurité  de l’organisation des Nations unies. Ce dernier se souvient de l’élégance et de l’assiduité de cet instituteur hors pair, nonobstant les coups de règle qu’il administrait au retardataire en guise de punition. « Les coups étaient tellement forts que nous sentions la douleur jusqu’au lendemain », a révélé l’ancien diplomate.

Fidèle allié de Senghor

C’est grâce à sa rigueur, sa vision futuriste et son sens élevé de leadership qu’il fut propulsé au-devant de la scène politique et sociale. Au sein du Bloc démocratique sénégalais (Bds), où il militait, il dévoua fidélité et loyauté à Léopold Sédar Senghor.  Comme pour lui témoigner de sa confiance, le Chef de l’État lui confie le Secrétariat d’État chargé de l’information, de la radiodiffusion et de la presse (1959-1960), puis le Ministère de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle qui subit plusieurs modifications entre 1960 et 1970. Ensuite, il fut nommé Ministre de la Coopération technique de 1970 au 22 décembre 1972, date à laquelle il tira sa révérence en sa résidence à Fann.

À la tête du Département qu’il a occupé, Émile Badiane a su inscrire en priorité de son agenda la coopération Sud-Sud malgré un contexte sous-régional tendu. Ainsi, il contribua à l’apaisement de la tension qui prévalait à la frontière avec la Guinée-Bissau sous colonisation portugaise. À plusieurs reprises, il est intervenu auprès de l’Armée portugaise qui « exerçait le droit de poursuite sur les combattants du Parti africain de l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, (Paigc) repliés en Casamance. Il avait certes compris que le Sénégal se devait de soutenir les combattants du Paigc, mais sans s’immiscer dans le conflit », commentait, dans un document consacré à Émile Badiane, le Professeur Mamadou Keith Badiane, décédé en juillet 2010. En outre, très attaché à la base politique, celui qui fut Maire de la commune de Bignona de 1970 à 1972 séjournait, chaque fin de semaine, c’est-à-dire du vendredi au samedi, en Casamance pour ne retourner que le dimanche à Dakar. Il releva l’énorme perte de temps qu’occasionnait le ferry de Farafagné à cause de ses fréquentes avaries mécaniques. Il entama des négociations avec les autorités de Banjul, certes libre mais toujours sous l’influence la Grande-Bretagne, pour l’érection d’un pont afin de rendre fluide la circulation entre la Casamance et le reste du pays. Cependant, les réticences de la partie gambienne entravaient la procédure.  

Leader des masses paysannes

Son entrée en politique coïncidait avec un contexte assez particulier en Casamance. Le département de Bignona, plus vaste et plus peuplé, était inaudible dans le débat politique. Ainsi, pour prendre le dessus sur   Ziguinchor, minoritaire en termes de population et acquis à la cause de la Section française de l’internationale ouvrière (Sfio) de Lamine Guèye, Émile Badiane obtint la confiance du leader du Bloc démocratique sénégalais (Bds) et investit le milieu paysan. Avec ses soutiens, ils réussirent à convaincre les masses paysannes casamançaises, jusqu’ici très peu ancrées dans la chose politique, en les enrôlant massivement dans les rangs du Bds de Senghor. Il s’appuyait sur la promesse « de la suppression de l’indigénat » cher à Senghor, une stratégie payante. Émile occupa d’importantes responsabilités politiques : Secrétaire général à l’organisation et à la propagande du Bds, Secrétaire administratif adjoint de l’Union progressiste sénégalais (Ups), Secrétaire général adjoint de l’Ups.

S’il était vivant, il n’y aurait jamais eu un conflit en Casamance

Auparavant, ils avaient mis en place le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) originel, le 14 mars 1947, à Sédhiou, avec Ibou Diallo, Dembo Coly, Boubacar Édouard Diallo, Yoro Kandé, Assane Seck, Édouard Diatta, Michel Diop, Paul Ignace Coly… Émile Badiane se battait, avant tout, pour une représentation effective des autochtones au niveau du Conseil général où seuls les membres de la Section française de l’internationale Ouvrière de Lamine Guèye parlaient au nom de la Casamance. Pour lui, les visées du « Mfdc authentique » consistaient à apporter une réponse aux soucis des populations, « de combler un vide politique » favorisé par le hiatus imposé par le territoire gambien en séparant la Casamance « du principal pôle de décision : Dakar ».  De ce fait, ce Mfdc n’a jamais eu en ligne de mire la revendication d’une autonomie de la Casamance. « Émile n’a jamais été pour une indépendance de la Casamance », dixit Paul Ignace Coly, premier Maire de Bignona (1960-1970), membre de la délégation du département  de Bignona qui a pris part à cette fameuse réunion du 14 mars 1947 ayant porté sur les fond baptismaux le Mfdc originel. Il ajoute que jamais il n’a existé « un deal entre Émile Badiane et Léopold S. Senghor pour une indépendance de la Casamance après celle du Sénégal en 1960 ». « Il y a l’épisode où des gens ont dit que c’est Émile Badiane qui avait dit à des combattants du Mfdc que tant d’années après l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale, la Casamance prendrait son indépendance. Ce qui est absolument faux », martèle Paul Ignace Coly. « Je l’ai dit devant mes parents quand il y a eu les rencontres de Foundiougne. Émile Badiane était un patriote et il ne l’aurait jamais accepté. Cette histoire est un gros mensonge. Si Émile était vivant, il n’y aurait jamais eu un conflit en Casamance. Les gens n’ont pas dit la vérité. J’ai rencontré un chef d’Attika qui m’a avoué que c’est après qu’il a appris que celui qui les avait engagés sur ce chemin racontait des histoires », insiste le Président du Collectif des cadres casamançais.

Pierre Goudiaby Atepa, le grand architecte, rapporte qu’Émile Badiane était très proche du Président Léopold Sédar Senghor qui l’appelait affectueusement mon « petit Diola ». Mais, cette complicité avait un seul but : « faire avancer le Sénégal ».

Le Mfdc peinant à s’unir et à parler d’une seule voix, les dissensions internes apparurent au grand jour, précisément au congrès de juin 1954 visant à intégrer le Mouvement au Bds. Frustré par ce qu’il considérait comme une démarche unilatérale entreprise par Émile Badiane et Ibou Diallo auprès de Senghor pour une intégration du Mfdc dans le Bds, Djibril Sarr s’opposa farouchement à ce projet.  Conduite par son Président, Faye Badji, la jeunesse du Mfdc à ses côtés, Djibril Sarrréussit à bloquer les travaux. Le congrès se poursuivra au troisième jour. Ainsi, la majorité accepte « un apparentement » entre Mfdc et Bds plutôt qu’une « intégration ». Le désaccord prend un autre tournant.  Djibril Sarr, insatisfait de cette orientation qu’il estimait exclue depuis le départ, créa le Mouvement pour l’autonomie de la Casamance (Mac) en 1956, qui rejoignit plus tard le Sfio de Lamine Guèye.  

Émile Badiane à marqué son époque jusqu’à sa mort brutale en 1972. Dans le domaine de l’éducation et la formation, l’homme a contribué, avec générosité, à la formation de l’élite intellectuelle à la veille comme au lendemain des indépendances. Pierre Goudiaby Atepa fait partie des milliers de Sénégalais à avoir bénéficié de sa générosité. L’architecte clame cela avec fierté et avec une voix empreinte d’émotion qu’il était « le Monsieur Casamance ». « Il l’assumait bien. Quand j’ai perdu mon père, en 1965, c’est lui qui m’a pris chez lui avec ma tante. C’est lui qui m’a envoyé aux États-Unis poursuivre mes études », confie-t-il en précisant que « ce n’était pas par clientélisme ». « J’ai fait trois concours que j’ai réussis pour avoir une bourse en France, au Canada et aux États-Unis. Émile hébergeait des gens. Il s’occupait de tout le monde. C’est lui qui m’a inculqué beaucoup de valeurs », témoigne Atepa.

Émile Badiane savait aussi livrer une bataille politique. Ce rassembleur dont des édifices, places et rues portent son nom « n’hésitait pas de passer la nuit, voire manger et dormir chez ses adversaires. « Il octroyait des zincs à ses adversaires politiques. Quand il descend dans un village, il rencontre d’abord ses adversaires politiques avant de voir ses militants », témoigne Atab Bodian.

Car pour Émile, « il ne faut jamais fuir ton ennemi, vas vers lui, il comprendra et deviendra ton ami », rapporte Edmond Badiane, Censeur du lycée Haoune Sané de Bignona. Une générosité que lui témoignent toujours ses contemporains. Tous ont salué la magnanimité « d’un paysan, d’un éducateur et d’un homme d’État », écrit Makhily Gassama qui, en 57 années d’existence, a inscrit son nom sur les annales de l’histoire politique du Sénégal. À l’image de Pierre Goudiaby Atepa, ses contemporains disent espérer que son rêve de voir une ligne de chemin de fer Dakar-Tambacounda-Ziguinchor devenir une réalité comme l’avait promis le Chef de l’État. 

Jonas Souloubany BASSЀNE (Correspondant) et Babacar DIONE

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